2026 Volume 129 Pages 71-85
Sartre et la question de la modernité
Entre tension et détente
Hiroaki SEKI
Dans cet article, nous examinerons le rapport que Sartre a entretenu avec la modernité, concept hérité de Baudelaire. Nous analyserons la manière dont Sartre s’est approprié cette notion dans les années 1920.
Nous commencerons par examiner les concepts bergsoniens de tension et de détente, que Sartre a repris de manière critique pour élucider les mécanismes de la vie de la conscience ainsi que l’attitude esthétique de l’artiste, avant d’en étudier l’application dans son analyse de Proust. Ces concepts sont ensuite reformulés, afin de caractériser la modernité de la vie et de la littérature des années 1920, sous la forme d’un couple analogue : « se perdre » et « se retrouver ». Ce que l’on peut dégager à travers les références de Sartre à divers écrivains — les surréalistes, Bataille, Brice Parain, Gide —, c’est qu’en accueillant les inventions et les phénomènes nouveaux de leur époque, ceux-ci cherchaient à inventer des formes de vie et d’écriture qui leur correspondent, tout en évitant de s’y perdre complètement. Nous verrons enfin que Sartre lui-même percevait, dans une existence partagée entre détente et tension, entre perte de soi et retour à soi, les deux faces de la modernité. Ainsi, à travers l’expérience concrète de l’époque dans laquelle Sartre a vécu, nous mettrons au jour un moment universel digne du nom de modernité : l’interrogation permanente sur l’existence du soi.