2024 年 30 巻 p. 65-76
Le roman La Carte et le territoire, publié par Michel Houellebecq en 2010, relate le parcours d’un artiste nommé Jed Martin, tout en décrivant par ce biais le marché de l’art contemporain. En rupture avec ses précédents romans, où une résistance contre la mort était envisagée par le moyen du clonage, cette fiction biographique se détourne de la technologie, et paraît fonder de nouveaux espoirs sur un retour à la terre, voire à une nature préhumaine. Comment expliquer une telle inflexion ? Ou plutôt, a-t-elle vraiment lieu ? Pour répondre à cette question, nous considérons d’abord l’attitude de Jed envers la nature, qui reconduit la dichotomie entre « nature sauvage » et « nature civilisée » tracée dans les précédents romans : il en découle que l’aspiration de Jed à revenir à la nature préhumaine n’est qu’une apparence trompeuse. Nous nous tournons ensuite vers les oeuvres d’art créées par Jed. Celles de la première moitié de sa carrière sont destinées à rendre hommage à la domination que l’homme, par sa force, s’est assuré sur la nature. Dans les vidéogrammes qu’il crée à la fin de sa vie, Jed utilise la technologie synthétique pour produire « le point de vue végétal », qui implique de consentir à la décomposition. La voie du retour à la nature étant fermée, la résistance contre la mort doit céder à l’acceptation de celle-là.