2026 年 43 巻 p. 17-31
Cet article examine le rôle de la « honte sacrée » (verecundia, pudor, rubor) dans les Vitae des mulieres religiosae du XIIIe siècle, en se concentrant sur la Vita de Christine de Saint-Trond, surnommée l’Admirable, et la Vita de Lutgarde d’Aywières, toutes deux composées par Thomas de Cantimpré. En s’appuyant principalement sur les travaux de Damien Boquet, l’étude retrace la généalogie de la honte comme vertu, de l’Antiquité gréco-romaine au Moyen Âge central, où elle devient étroitement associée à la chasteté, à la modestie et à l’humilité monastique. Avec l’essor de la mystique nuptiale cistercienne, la honte acquiert par ailleurs une dimension dynamique dans le processus d’union avec Dieu.
L’analyse de la Vita de Christine montre que l’absence de honte signale une sainteté qui excède les normes sociales ordinaires, tandis que les rares occurrences de honte surgissent dans des contextes d’exposition publique de l’expérience mystique, fonctionnant comme une forme de réserve face aux attentes genrées. Dans la Vita de Lutgarde, la honte (pudor) joue en revanche un rôle structurant: éprouvée lors de sa conversion, elle transforme l’humiliation publique en offrande au Christ souffrant et contribue à façonner son identité d’ « épouse du Christ ».
L’article conclut que la honte sacrée constitue pour Thomas de Cantimpré un dispositif littéraire et théologique permettant à la fois de valoriser les experiences mystiques féminines et de réaffirmer les normes cléricales, révélant ainsi l’entrelacement profond des émotions, du genre et de la sainteté au sein de l’hagiographie médiévale.